28/10/2005

American way of life !!!

Chassés de Ground Zero!
GUY DUPLAT

Mis en ligne le 27/10/2005

 

Le Drawing center et la culture en général, chassés de Ground Zero. Le lieu des attentats du 11 septembre devait mêler souvenir et renaissance.
Mais seul le rappel des morts triomphe; la culture, elle, est chassée. Significatif.

 

ENVOYÉ SPÉCIAL À NEW YORK

 

Ground Zero, le grand quadrilatère où se dressaient, jusqu'au 11 septembre, les deux tours du World Trade Center, sont aujourd'hui un trou béant, enjeu de bien des combats politiques, économiques et culturels. L'an prochain, devrait commencer la reconstruction, avec le début des travaux de la gare de Calatrava (lire nos éditions précédentes) et de la Freedom Tower de 1176 pieds (rappel de la date de l'indépendance américaine). Mais tout se passe dans un climat difficile, emblématique de l'état d'esprit américain actuel avec ses forces obscures et réactionnaires mais aussi ses élans inverses de générosité et d'ouverture.

Déjà le débat autour de la Freedom Tower fut épique. Il ne reste quasi rien du dessin initial de Daniel Libeskind, l'architecte auteur du projet de reconstruction du site. En juin, on a rendu public le nouveau dessin de la tour, par David Childs, et destiné à mieux répondre aux impératifs de sécurité. Comme l'écrit le critique architectural du New York Times, la tour est devenue «sombre, oppressive, conçue avec maladresse. Enorme obélisque de verre blindé montée sur un piédestal de béton de vingt étages, elle est la forteresse inattaquable face au monde extérieur». L'évolution vers un Ground Zero refermé sur le passé, la défense et les morts est encore plus claire avec la saga du musée. On y voit comment l'idée de Libeskind d'en faire le lieu du souvenir et de la renaissance a perdu ce second terme.

Catherine, la Belge

Catherine de Zegher, une Belge, dirige le Drawing center, petit musée spécialisé dans le dessin sous toutes ses formes et toutes les époques et qui est un fleuron du quartier de Soho. Extrêmement apprécié des milieux artistiques et des journaux «sérieux», ce musée a gagné il y a un an et demi, le grand honneur (face à 113 concurrents) d'occuper le futur grand musée à installer sur Ground Zero. Il devait le partager avec une nouvelle institution, l'International Freedom Center (IFC), dirigé par un ami du président Bush et qui devait raconter l'histoire de la lutte pour la liberté. Nous avons raconté, en décembre, l'histoire merveilleuse du Drawing center et de son prochain déménagement. Libeskind et les autorités new yorkaises voulaient qu'un centre culturel important soit placé sur Ground Zero pour revitaliser le bas de Manhattan et amener de la vie sur ce site de commémoration. En mai dernier, on révélait l'impressionnante architecture imaginée par les Norvégiens de Snohetta (ceux de la bibliothèque d'Alexandrie) pour le nouveau musée: un grand parallélépipède de verre, placé juste à côté de la gare de Calatrava. Tout paraissait baigner. Trop?

Fin juin, l'orage éclatait. «Des journalistes du tabloïd «Daily News», raconte Catherine de Zegher, sont venus au Drawing center et ont épluché toutes nos publications de toutes les expositions passées. Ils sont partis avec quelques catalogues sans les payer, un vol qui a choqué notre personnel». Et le lendemain, le journal publiait un long article et un éditorial vengeur. Ils avaient trouvé trois exemples d'images choquantes à leurs yeux. Truc habituel de l'extrême-droite, ils ont extrait ces cas parmi des milliers d'images et sans les replacer dans leur contexte: un graphique dans un dessin qui montre les liens entre la famille Bush et celle de Ben Laden (de Mark Lombardi, artiste collectionné par le Moma et le Withney museum), un dessin montrant une femme assise les jambes écartées et la jupe relevée avec un avion fonçant vers elle et une image d'un prisonnier d'Abou Ghraib dont les électrodes sont reliées au mot «liberté». Le journal entonne alors les grands airs de l'outrage à la Nation: «comment peut-on se moquer ainsi du pays alors qu'on va s'installer sur un lieu sacré?» Tout au long du débat, une petite poignée de parents de victimes ont monopolisé la parole de toutes les victimes, et imposé une vue ultra-réactionnaire que personne - et aucun politicien - n'a osé contrer, tant les victimes et leurs parents sont devenus «intouchables». Le journal concluait par un appel au gouverneur Patacki de l'Etat de New York, compétent pour Ground Zero en lui disant: «Chassez le Drawing Center. Pas de ça, là!»

«Garantie absolue»

Le gouverneur Patacki répondait au quart de tour, remerciant le Daily News de sa « vigilance » et envoyant un ultimatum au Drawing Centrer comme à l'IFC, leur demandant « la garantie absolue » qu'ils ne montreront jamais rien qui puisse offenser les familles des victimes du 11 septembre et les pèlerins futurs. Il a promis qu'il communiquerait des consignes (des «guidelines») qui ne sont jamais venues. L'IFC s'empressait d'approuver l'ultimatum. On verra que malgré cette allégeance, il a aussi été expulsé du site car il voulait parler de toutes les libertés, y compris celles des Indiens et des Noirs ce qui a déplu tout autant aux mêmes parents des victimes qui voulaient qu'on ne parle que de leurs morts.

«Nous avons connu des jours épouvantables, se souvient Catherine de Zegher, avec les journalistes de Fox news qui nous harcelaient à la porte du musée.» Bloomberg, le maire de la ville, plutôt favorable à la culture à Ground Zero était ennuyé. Le gouverneur savait que son ultimatum allait contre le premier amendement à la constitution qui garantit la liberté d'expression, mais il a maintenu un ultimatum assorti de beaucoup d'ambiguïtés. «Il devenait clair que nous étions chassés de Ground Zero, car jamais, ni nous, ni aucun autre musée sérieux, n'acceptera une telle censure. Chacun sait dorénavant que n'importe quelle exposition à Ground Zero donnera lieu à des analyses partiales et orientées qui peuvent tout détruire. Il était difficile de nous défendre mais nous pouvions au moins garder notre intégrité. Mais comme toujours aux Etats-Unis, il y a eu d'autres forces positives cette fois. J'ai reçu des centaines d'e-mails de soutien et on nous a donné le prix annuel de la «coalition nationale contre la censure». Paradoxalement, le Lower Manhattan development corporation (LMDC) nous promet maintenant de nous reloger ailleurs dans Downtown, le sud de Manhattan. On verra bien. Mais le résultat est que la mort et la tragédie ont gagné sur la culture et la vie. Ce qui était un projet visionnaire new yorkais est devenu une utopie. Ground Zero ne sera pas un lieu de réflexion, de débats, d'avenir. Et dans tout ce combat, nous avons dû lutter dans une atmosphère de non-dit, de silence, de peur où seuls quelques membres des familles des victimes et quelques journaux de droite comme le Daily news ou le New York Post ont donné le ton. Un ton haineux.»

Le beau musée de Snohetta pourrait ne plus voir le jour. D'autres parlent de le réduire et d'y placer le musée du mémorial avec les objets et reliques trouvés sur le site du 11 septembre.

«The New York Times» concluait: «Ground Zero ne peut être une place entièrement dédiée à la mort. Si ce n'est pas un lieu de vie et de créativité, de réelle liberté artistique et politique, alors ce ne sera pas non plus un endroit réussi pour le chagrin.» Malheureusement, ce conseil n'est pas suivi... Et Catherine de Zegher a invité le philosophe français Alain Badiou pour parler de « L'impératif de l'art: dire l'indicible», dans l'espoir que la culture peut toujours changer le monde. Tout un programme.

© La Libre Belgique 2005


11:36 Écrit par Ced | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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